Compte-rendu de stage :

"Classes de Communication (presque) Parfaites"

- Marina Garfagnoli

     Voici le compte-rendu d’une expérience vécue avec d’autres propriétaires et éducateurs en juillet. Je tenais simplement à laisser une trace de cet enrichissement, peut-être inciter d’autres personnes à toujours chercher à en savoir plus pour espérer savoir mieux.

     Je pense que j’étais la seule du groupe à faire « travailler » mes chiens et à utiliser le jeu et la friandise comme récompenses dans le processus d’éducation. Je m’en doutais en m’inscrivant. Je dois l’avouer, c’était stressant ; j’ai craint de me sentir jugée et peut-être l’ai-je été. Mais peu importe. Côtoyer des personnes qui pensent différemment, lorsque c’est dans la tolérance et la bienveillance, ne peut qu’être bénéfique, si pas pour les personnes en face, pour soi-même. On peut changer d’avis sur sa méthode, en quelques secondes, ou bien, au contraire, se sentir conforté dans sa façon d’agir. On peut aussi sentir que, sur certains points, il faudra du temps pour évoluer mais que quelque chose a bien été enclenché et qu’un changement s’opérera forcément avec le temps.

     Marina et Paulina sont ces personnes tolérantes qui poussent à la réflexion et au changement potentiel, sur un détail ou dans une globalité. Et je ne pense pas parler que pour moi. Pour cela, je tiens avant tout à les remercier pour ces trois jours.

 

     Le stage s’est déroulé en deux temps, le premier jour étant consacré à la théorie et les deux autres à des observations en temps réel. Je n’ai pas eu l’impression d’apprendre énormément lors de la description de l’éthogramme de nos canidés domestiques, mais quelques remarques m’ont tout de même semblé assez intéressantes.

     D’abord, même si le terme n’a jamais été directement employé, la notion de hiérarchie entre chiens est a priori totalement valable selon Marina. Pendant ces trois jours, nous avons justement observé des rapports plus ou moins compétitifs – elle parlait régulièrement de competition. Et comme je l’avais pressenti dans mon article sur la hiérarchie de nos poilus, prendre le modèle des chiens féraux n’est pas valable : j’ai appris que même génétiquement, nos chiens domestiques sont différents des chiens errants (stray dogs, ceux qui vivent indépendamment de l’homme depuis deux ou trois générations) et des chiens féraux (wild dogs, ceux qui n’ont jamais connu la domestication, même dans leur ascendance). Alors comment les comparer dans leur fonctionnement si et leur mode de vie et leur génome sont différents ? Marina expliquait justement que les rapports des chiens errants sont très peu conflictuels et que c’est l’environnement dans lequel nous faisons vivre nos chiens domestiques qui pousse à la compétitivité (manger dans une gamelle à proximité d’un autre, partager des jouets, être forcé de côtoyer un individu de trop près etc.) Nos chiens sont plus excités aussi, c’est nous qui le leur permettons en les nourrissant sans effort, car en liberté ils ne pourraient pas vivre en meute ni chasser avec ce trait de caractère. Cette excitabilité serait avec le stress la source principale des comportements que nous jugeons prédateurs, comme le fait de courser les cyclistes ou joggers. Pour Marina, ce n’est nullement de la prédation car le chien a parfaitement conscience qu’il ne pourchasse pas une vraie proie ; il se défrustre en « chassant ». Nos chiens, en revanche, sont bien plus adaptables – les chiens errants sont souvent incapables d’être intégrés dans une famille quand ils sont placés en refuge. Même avec le temps, ils restent méfiants, distants. Pour toutes ces raisons, il me semble aujourd’hui encore plus difficile de s’appuyer sur le modèle du chien « sauvage » pour expliquer les comportements de nos chiens.

     J’ai personnellement beaucoup aimé la distinction établie clairement entre un chien sociable et un autre décrit comme social. L’individu sociable aime les autres, leur contact, il cherche la proximité des autres chiens ou humains – mon exemple phare, ce serait notre Neness national. Un être social peut ne pas être sociable du tout, mais il sait communiquer, se faire comprendre et il est donc capable de s’établir dans un groupe – il ressemblerait davantage à Guenji, surtout dans sa jeunesse. Le chien problématique, ce n’est pas celui qui est solitaire, facilement agressif, c’est le chien qui ne sait pas ou plus communiquer. Et pour moi il est clair qu’en tentant de rendre nos chiens plus sociables, nous sommes capables de les pousser vers le manque de socialité. Obligez un chien à tolérer les approches peu habiles d’un enfant, à côtoyer un autre chien qui le met mal à l’aise ; empêchez-le de grogner pour exprimer son malaise dans une situation. Bingo : vous avez gagné un chien capable de mordre sans prévenir dès qu’il se sent sous pression, parce que grogner (japper, mettre la crête, menacer), c’est « mal » (et improductif, voire néfaste, s’il se fait punir). Nous intervenons tellement souvent quand ils se font menaçants… et si on essayait de s’habituer à les laisser parler, un peu ? Et si on respectait ce qu’ils ont à (nous) dire ?

     J’en profite pour rebondir sur le sujet « stérilisation » qui a également été abordé lors du stage. On aurait tendance à croire que castrer un mâle agressif est un recours qui peut s’avérer nécessaire. Personnellement, je me suis toujours demandé pourquoi une personne pouvait dire à quel point son chien s’était « apaisé » après l’opération et comment l’autre pouvait affirmer que rien n’avait vraiment changé… Eh bien, j’ai obtenu une réponse scientifique à ce phénomène curieux. Si vous castrez un mâle facilement agressif car très compétitif tout en étant bien dans ses pattes, vous avez des chances d’observer un changement positif. En revanche, en stérilisant un chien agressif peu sûr de lui, un chien qui aurait tendance à agresser par anticipation dans l’idée de se faire entendre et respecter d’emblée tant il se sent menacé en soi (comme Corky, qui justement a été stérilisé avant ses un ans au refuge), vous risquez d’aggraver le problème. La testostérone étant liée au contrôle et à l’affirmation de soi, quand un chien déjà angoissé n’a plus l’aide de cette hormone pour gérer ses émotions, il peut théoriquement redoubler d’agressivité. Une autre raison de stériliser très tardivement et en ayant analyser un peu la chose…

    Il serait trop long de contextualiser toutes les autres découvertes intéressantes que j’ai faites sur ce premier jour alors voici quelques exemples en vrac :

- assouvir les besoins sociaux du chien lui permet de mieux se gérer hormonalement (pour les chiens aux comportements de séductions inappropriés comme le chevauchement)

- les invitations au jeu sont peu souvent « innocentes » : elles servent à établir un rapport compétitif. La révérence peut être une demande d’un chien à un autre pour qu’il arrête une action qui dérange le premier, notamment si les pattes avant sont écartées.

- on parle d’un chien qui marque lorsqu’il urine mais nos canidés utilisent au moins autant les roulades et frottements divers pour marquer leur présence et leur statut. Le fait de se rouler est en lien avec une grande affirmation de soi mêlée à de la joie. Le fait de se frotter aide à se familiariser avec l’inconnu, il peut donc être un signe de stress.

- on verra le blanc de l’oeil d’un chien qui a peur ; il pourra aussi chercher à écarter les pattes pour plus de stabilité. C’est une position qu’on observe parfois quand un chien n’apprécie pas un contact (humain) mais choisit de ne pas se dérober, le corps est alors tendu sous la main.

- le chien qui stresse intensément sera incapable de ressentir la douleur, d’où l’importance de favoriser des méthodes douces qui seront de toute façon plus efficaces.

- le chien peut apprendre à surjouer son stress pour nous faire cesser une action qui dérange ; d’une façon générale, ils en disent, il en font toujours plus de manière à être bien compris (le chiot qu hurle à la mort quand un autre fonce sur lui, le chien qui dévoile tous ses crocs en grondant bruyamment alors qu’il ne sévira pas forcément – hey salut Djuna, ouais, on parle de toi !)

 

     C’est finalement sur le terrain les deux jours suivants que j’ai réalisé à quel point le paraverbal était important pour nos chiens également – en décrétant entre nous que le verbal concernerait la communication directe, avec contact ou non, tandis que le paraverbal serait tous les autres signaux que le chien envoient mais à distance, essentiellement les marquages sur l’environnement. On pense immédiatement au marquage par l’urine, c’est celui que tout le monde connaît. Mais énormément de chiens se sont roulés en des points plus ou moins stratégiques et avec une vraie volonté de signifier quelque chose. Une golden avait tracé comme une barrière d’odeurs en se frottant au sol devant notre rangée de chaises, certainement pour dissuader l’autre chien de venir à notre rencontre (en tout cas, il n’est jamais venu). Un berger des Pyrénées a marqué de l’épaule plusieurs fois une dame qui était assise sur la « mauvaise » chaise, celle aux pieds de laquelle se trouvait justement le sac du chien en question. Il a cessé quand la personne s’est déplacée, donc quand elle s’est éloignée du sac. Il a ensuite fait des allers retours entre la chaise et sa maîtresse jusqu’à ce qu’elle ramasse le sac et le mette sur son dos. Là, le berger a bien voulu aller faire un tour plus loin, se mettre à explorer. C’était une jolie scène de communication qui, ailleurs que là bas, probablement, n’aurait jamais eu lieu car l’humain n’aurait certainement pas compris qu’il gênait le chien et était invité à se pousser. L’idée à retenir de cette séquence, c’était qu’en les écoutant, on ne se soumet pas, on communique et on augmente la confiance du chien en l’humain.

     C’était Guenji qui était inscrite mais j’en ai beaucoup appris sur Djuna, en fin de compte. Ce chien que j’estimais depuis peu comme une dominante, dans le sens déjà exposé du chien cool qui communique exagérément, surtout dans les menaces, ne cherche pas le conflit mais refuse de s’écraser quand il est enclenché. Djuna va peu au contact, mais si on introduit un nouvel élément dans son espace, elle va marquer à distance, autour du groupe, en urinant et en se roulant. Je pensais qu’elle s’en fichait, mais elle communiquait. Djun refuse les agressions en cessant de faire ce qui dérange mais en gardant des postures hautes, le regard détourné. C’est celle qui commence à boire la première mais qui laisse la gamelle à ceux qui seraient plus pressés, celle qui se remet à boire quand tout le monde s’éloigne car elle préfère boire tranquille. C’est celle qui accepte que sa fille et Nagg viennent comme des bombes lui voler le trou qui l’occupait, attend qu’on le lui rende, en trouve éventuellement un autre, puis revient au premier quand on s’en est désintéressé. Le chien philosophe, un chien bien pratique. Je la voyais un peu comme une victime quand Nagg lui piquait son sabot, mais à y réfléchir, c’est bien qu’elle le permet – vue la taille de ses dents – et que, pour elle, le jeu n’en vaut pas la chandelle. Je l’ai souvent « utilisée » avec des chiens agressifs, car elle désamorce rapidement l’autre chien en signifiant sur la durée « eh, détends toi, t’as aucune raison de faire ça » car elle semble impassible ET, au regard de ce séminaire, communique facilement à distance.

     Pour ce qui est de mon expérience avec Guenji, je me suis à la fois prouvé que je la connaissais bien et que certaines choses m’avaient tout de même échappées la concernant. Elle est venue trois fois sur le terrain, dont une très peu de temps. Elle a d’abord démontré à ceux qui voulaient le penser que les activités canines pervertissent le chien en restant bloquée sur moi les deux premières fois. Assise à quelques mètres, immobiles toutes les deux, elle me fixait et attendait que je lui demande quelque chose, malgré la présence d’autres chiens dans un grand espace dont elle aurait pu profiter. Elle a tout de même eu deux approches (un peu violentes) de mâles qu’elle a de suite voulu chevaucher : le premier s’est laissé faire et elle l’a immédiatement délaissé, après avoir marqué son statut ; le second a manifesté son désaccord et elle est repartie aussi vite. Mais comme Marina l’avait senti, Guenji cherchait juste à répondre à mes attentes : puisque je ne demandais rien, il fallait sûrement faire autre chose, peut être entrer en contact avec les autres chiens, justement. Tout semblait donc se rapporter à son humaine, un peu mal à l’aise...

     Le fait est que ma chienne n’est pas bloquée sur moi en soi. Je le sais, je vis avec elle. C’est un chien raisonnablement câlin à la maison, distant en balade, effectivement très proche et concentré dans le jeu et les activités. Guenji ne pense pas qu’à bosser et à me faire plaisir. Mais c’est un fait, elle est très réceptive, peut-être anormalement. Sauf que, de mon point de vue, c’est bien plus lié au fait qu’elle soit née à la maison, comme unique chiot d’une "portée" que j’ai pris soin d’éveiller au moins autant que sa vraie mère, qu’au fait d’être un « chien d’obéissance et d’agility ». Par contre, quand je la monte tôt le matin en voiture, quand j’en descends seule un moment avant de venir la récupérer, elle seulement alors qu’il y a Nagg avec elle, quand je lui passe un harnais et une laisse, quand on s’avance vers un terrain inconnu et dégagé, que je la détache et que j’attends, face à un public, je lui communique clairement : « on est en concours ». Alors bien sûr elle se met en mode concours : elle se concentre, rien d’autre n’existe, et elle attend que je la sollicite. Alors pour notre troisième passage, j’ai décidé de procéder autrement. Je n’ai mis aucun harnais, aucune laisse, je suis rentrée sur le terrain mais au lieu d’aller vers le groupe, j’ai continué à droite comme pour faire le tour de l’étang de la propriété. Et Guenji a naturellement décroché. Elle est allée dans l’eau, elle est allée renifler, loin devant, mâchouiller un bâton sur le bord de la rive. Et quand nous sommes retournées vers le portail où deux autres chiennes attendaient pour nous rejoindre, Guenji est allée les voir en remuant la queue et a pleuré au portail pour les inviter à venir se sentir. Après cela, non, elle n’a pas cherché à avoir du contact avec la labrador ou la border, mais elle a communiqué sans mal pour maîtriser son espace avec la plus vieille chienne qui tentait de voir si elle pouvait la contrôler. Et surtout, elle n’était plus du tout focalisée sur moi ; elle était en mode « balade avec des chiens méconnus, donc chacun son espace ».

     Je connais Guenji ; je sais ce qui la pousse à se fixer sur moi et ce qui la fait décrocher. Et pour moi, tant qu’elle peut décrocher (si facilement), il n’y a pas de danger : elle reste un chien de compagnie, pas une bête à concours. En revanche, Marina m’a fait me rendre compte que ma chienne manque d’assurance avec les mâles. Je croyais que sa façon d’aller chevaucher rapidement avant de se mettre à jouer était plutôt un signe de sociabilité plus marquée envers la gent masculine. Puis j’ai réalisé qu’un si grand besoin de s’affirmer brutalement dès le départ devait bien cacher une insécurité. Marina disait que c’était souvent une attitude de chienne ayant trop été chevauchée, mais ce n’est pas arrivée à Guenji. Le mystère reste entier de ce côté là. Mais le fait est qu’elle voit passer très, très peu de femelles, depuis des années. Pour des cours ou des gardes, elle a surtout été « contrainte » de côtoyer des mâles chez elle et peut-être que cette hostilité vient de là. Puisque les femelles, elle sait les tenir à distance avec des signaux très discrets et elle ne cherche pas à prendre le dessus dans la relation ; elle préfère les ignorer.

 

 

     Cette narration est très personnelle et peu scientifique. Elle n’avait pas pour but de vous apprendre des choses – pour une fois ^^ Simplement, je voulais garder une trace de ce week-end très positif dans un cadre magnifique et vous inciter à chercher à mieux connaître vos chiens, les chiens. On ne cesse jamais d’apprendre et s’ils peuvent nous permettre d’évoluer, dans nos idées, dans nos techniques, cela ne peut qu’être bon à prendre.

    Surtout, il me paraît très sain de chercher à rencontrer des personnes qui pensent et travaillent différemment. Pas forcément pour tout remettre en question. Mais même au sein d’un discours, (ou d’une méthode) qui pourrait nous sembler trop extrême/curieux/insensé/irréaliste, il y a souvent des pensées intéressantes qui nous invitent à nous interroger et potentiellement à devenir plus ouvert et donc, je crois, plus performant.

 

En ce qui nous concerne, l’année prochaine, nous renouvellerons l’expérience et cette fois ce sera pour observer Nagg et tenter de lui redonner confiance face à des chiens plus grands, plus vifs, qui la mettent mal à l’aise depuis qu’elle a été attaquée étant petite.

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