LA   SOCIABILITÉ   du CHIEN   ADOLESCENT

     Nous sommes nombreux confrontés à la problématique : le petit chiot sur qui nous veillons depuis des mois, au gré de ses interactions avec congénères choisis, finit, un « beau » jour, par réagir de manière plus ou moins violente face à un autre chien. Souvent, il s’agit d’un mâle face à un autre mâle, mais les femelles aussi savent être désagréables entre elles et il n’est pas impossible qu’une femelle agresse un mâle, imbibé d’hormones, trop insistant dans sa demande de contact. Frustré, ce mâle pourrait répliquer, d’ailleurs.

     Alors que s’est-il passé ? Avons-nous fait une erreur de parcours ? Le chien un peu brutal de la dernière sortie a-t-il marqué si négativement notre petit loup ?

     Plein d’hypothèses sont possibles, mais la plus probable reste que notre chien devient adulte : il ne s'entend plus avec tout le monde parce que sa personnalité prend forme (et que sa génétique s'exprime).

 

Ce qu’il faut savoir…

 

     En terme de sociabilité, nous pouvons catégoriser quatre types de chiens :

le profil sociable

Ce chien aime tout le monde, tout le temps. Il adore voir de nouvelles têtes et n’est pas toujours respectueux avec ses congénères, tant il est ravi de pouvoir communiquer. Dans son enthousiasme, il peut ne pas savoir se prémunir contre le danger. Plus il est privé de contacts (intelligents), plus il est explosif dans ses rencontres et moins il est gérable quand il ne peut pas avoir accès aux chiens croisés.

C’est un profil tout à fait « normal » (et souhaitable) pour un chiot, beaucoup moins fréquent chez un animal adulte. Nestor, le golden que j’ai régulièrement en garde, fait partie de cette catégorie.

le profil tolérant

Ce chien apprécie la plupart de ses congénères. Il a pas mal « d’amis » et aime faire de nouvelles rencontres. Pour autant, quelques têtes (profils) ne lui reviennent pas et, même s’il sait se montrer patient, conciliant, avec la plupart de ses semblables, il peut en venir à l’agression quand on le pousse à bout.

Ce type de chien est tout à fait « normal ». Avant de prendre de l’âge, Djuna, ma golden, était un de ces chiens, tellement confortables pour l’humain.

le profil sélectif

Ce chien apprécie avant tout la compagnie des canidés connus de longue date. Il peut toutefois rencontrer un congénère qui lui convient dans ses approches et interactions une fois adulte, mais il n’est pas très curieux de l’inconnu et passe généralement vite à autre chose. Il n’aime pas être bousculé par les « étrangers » et deviendra vite agressif si le congénère ne respecte pas très rapidement les demandes de distance formulées.

Ce profil est lui aussi tout à fait « normal » dans son fonctionnement ! Guenji et Nagg, mes deux autres chiennes, se rangent dans cette catégorie.

le profil agressif

Ce chien n’a que de très rares « amis » (ou n’en a pas) et est réticent face à la nouveauté. Il se sent (rapidement) dépassé dans la majorité des nouvelles rencontres, même à distance parfois, et se montre très vite agressif pour éviter qu’on ne rentre dans sa bulle ou par tentative de contrôle sur l’autre (dans l’espoir de rétablir « l’ordre », de se sécuriser).

Ce profil-là n’est pas « normal » à proprement parlé ; il a besoin d’une rééducation (bienveillante !)

     Partant de ces données, on vient tirer une conclusion toute simple mais salvatrice : si notre chien n’aime pas tout le monde et peut se montrer agressif envers certains poilus, c’est normal ! C’est juste la vie.

     Personne ne demande à un humain d’aimer tout le monde tout le temps, de taper la causette gaiement à tous les inconnus et de leur payer le café à l’occasion. Nous aussi, nous avons des proches à qui nous pardonnons des paroles/gestes que nous ne tolérerions pas de quelqu’un d’autre. Nous aussi, nous rencontrons des personnes qu’on a envie de fuir sans même leur avoir adressé un mot. C’est viscéral. Puis il y a des bipèdes qu’on apprend à apprécier au fil du temps, même s’ils ne nous avaient pas tapé dans l’œil au premier échange.

     Il nous faut donc arrêter de paniquer si notre ado commence à réagir dans certaines situations, si notre adulte peut se montrer hostile face à certains chiens, à condition qu’il ne soit pas dangereux, évidemment.

Que mettre en place pour s’éviter de vrais problèmes ?

  • Trier sur le volet les individus rencontrés durant la première année. Cessons de jeter nos bébés dans des bains de chiots agités ou au milieu de balades pleines d’ados en furie. Un chiot a besoin de rencontrer des adultes calmes, plutôt tolérants, pas forcément joueurs, clairs dans leurs demandes. Et il vaut mieux que notre chiot ait une interaction par mois de ce type plutôt que de voir une nouvelle tête inadéquate par semaine. Il serait souhaitable, surtout si l’on a un mâle, qu’il rencontre justement un ou des mâles entiers correspondant à ce profil.

 

  • Notre chiot devrait apprendre à ne pas avoir de contact avec tout le monde. On devrait lui enseigner à gérer qu’il va falloir ignorer tel ou tel chien croisé. Cet apprentissage qu’on aurait tendance à oublier tant que le chiot est petit est pourtant le fondement de la bonne conduite à tenir la plupart du temps : ne pas aller déranger l’autre (surtout s’il est en laisse) et sans se sentir frustré ! Maintenant qu'il m'arrive régulièrement d'accompagner des chiots de deux mois à deux ans, je peux vous garantir que le fait de travailler à 80% le non contact (la gestion émotionnelle face au congénère présent, mobile, joueur, la possibilité de croiser un chien sans aller à sa rencontre, la capacité à rester "avec" son humain dans cette situation), et à moins de 20% le vrai contact donne des chiens bien plus stables et meilleurs communicants.

 

  • La confiance dans l’humain est un point primordial dans ce schéma. Un chiot devrait savoir que, s’il a peur, s’il ne sait pas comment gérer une situation, son gardien va le faire. Pour cela, j’aime enseigner aux chiots, le plus tôt possible, que s’ils reviennent aux pieds, leur humain va faire rempart et repousser le congénère (qui pourra lui-même être rappelé ou récupéré par sa longe, pour être remis à distance). Le chiot peut agir de la sorte sans vouloir demander de l’aide initialement, mais c’est un bon moyen de lui montrer que, lorsqu’il revient se coller, l’interaction s’arrête. Il peut alors choisir de la renouveler ou pas, mais il sait que la proximité à l’humain d’attachement amène la sécurité – ce qui est sécurisant pour tout le monde, par ailleurs. Certains chiots ont le réflexe de revenir dans les pattes, mais d’autres s’immobilisent et subissent et d’autres encore courent pour échapper au congénère « menaçant » (ce qui, souvent, motive la poursuite, le harcèlement) ; dans les deux cas, il n’est pas évident de porter secours au petit loup, donc il me semble utile de lui enseigner à revenir en cas de gêne. Cela implique que l’ado débordé, au lieu d’agresser, pourra choisir de revenir demander du soutien.

 

  • Savoir « lire » son chien. Nous connaissons de plus en plus les signaux d’apaisement du chien et c’est déjà une bonne chose. Seulement, chaque animal est différent et, même si la base de communication est commune, un individu peut avoir des subtilités communicationnelles connues de vous (mais pas du voisin ni de son chien). En observant votre chien, ses attitudes, ses trajectoires, ses mimiques, vous serez capables de savoir rapidement quel individu lui sera compatible, lors d’une rencontre imprévue en balade par exemple. Avec le temps, le chien peut devenir capable de passer son chemin de lui-même sans agresser quand le profil en face ne lui convient pas. L’important est de toujours veiller à ce qu’il puisse le faire.

 

  • Pour les cas où notre ado serait tellement en émotions qu’il en perdrait sa capacité de réflexion, le travail du rappel et du renoncement sont indispensables, depuis petit. Le chien n’est pas naturellement belliqueux et il devrait préférer qu’on l’aide à mettre fin à une altercation plutôt que de s’engager dedans au risque d'y laisser des poils. Mais, parce que le contact pourra être stressant, il faut un rappel à toute épreuve afin de sortir efficacement son chien du guêpier où il semblera s’enliser. Le fait d’avoir un « tu laisses », appris positivement, permettra d’éviter un début de conflit entre deux chiens qui seraient tendus, même à distance.

 

  • Finalement, on en reviendra toujours à l’essentialité d’un apprentissage des auto-contrôles, des prises de décisions réfléchies, de la gestion émotionnelle. Car un chien agressif est un chien qui ne sait plus comment gérer quoi que ce soit. Si notre chien a appris à canaliser son impulsivité, à faire des choix éclairés, à ne pas se laisser déborder par ce qu’il ressent de façon générale, il aura moins de chance de se montrer agressif (et aura la possibilité de rester impacté par vos consignes malgré la tension).

 

  • Choisir une femelle ? Il est vrai que cela évite souvent le problème d’agression par compétition, fréquente chez le jeune mâle entier en pleine ébullition hormonale. Mais il faut savoir que les agressions entre femelles génèrent bien souvent plus de dégâts que celles entre mâles. La femelle peut malgré tout rester plus simple à accompagner dans cette période, même si ce n’est pas une science exacte.

 

  • Faire castrer son mâle ? Personne ne devrait être catégorique sur ce point. La castration peut diminuer les conflits par compétition, mais elle peut aggraver les agressions par peur. Il est donc impératif de faire appel à un professionnel quand notre jeune mâle se met à devenir agressif avec ses congénères, car en fonction de ce qui le fait réagir, la stérilisation pourrait ne pas être indiquée. De façon très générale, je dirais que si notre mâle a tendance à chercher des poux seulement aux autres mâles entiers, à être harceleur avec les petits gabarits pour les chevaucher, contrôler leurs déplacements, et à se battre avec sa taille ou plus, il y a des chances qu’il s’agisse d’agression par compétition et que la castration aide. Si le mâle en question réagit plutôt à certains physiques, à une catégorie de chiens précise (ressemblant à une race, avec une approche particulière…), qu’il a tendance à ne pas agresser les plus petits gabarits, même quand ceux-ci sont hostiles envers lui, il y a des chances pour que notre chien réagisse par peur et que la stérilisation lui nuise (car faire chuter le taux de testostérone fait aussi baisser la confiance en soi). Pour ma part, en cas de doute, je conseille de tenter une castration chimique, laquelle sera temporaire et pourra amener (ou non) à décider d’une stérilisation définitive.

 

Et dans les faits, comment gérer ?

     Difficile d’être très assertif sur le sujet, car, lorsqu’un danger possible se présente, il y a la théorie et il y a la réalité du terrain, qui peut nous empêcher d’agir comme il « faudrait ».

     Il n’est pas question ici de traiter la question « que faire face à un chien potentiellement dangereux pour mon chien ? », mais « que faire pour que mon ado potentiellement réactif ne devienne pas dangereux ».

→ Si le chien en face est déjà nerveux (tire sur sa laisse, aboie, couine, se jette en avant), ce n’est sûrement pas un bon contact pour mon ado : je passe mon chemin sans traîner.

→ Si, dans un contact, mon chien commence à montrer des signes d’inconfort, on met fin à l’interaction ou on prend a minima une pause (si tout allait bien peu de temps avant).

→ Si, dans un contact, le chien d’en face ne semble pas à l’aise, on stoppe aussi l’interaction : notre ado devrait apprendre à respecter la gêne et les demandes d’arrêt de ses congénères, même si lui a très envie de jouer.

→ Si l’un des chiens montre des signes d’agressivité (regard fixe, corps tendu, gueule fermée, tête au dessus du corps de l’autre, babines levées, grondements…) et qu’aucun des deux ne semblent vouloir se détourner dans les cinq secondes, on rappelle calmement.

 

S’il faut retenir quelque chose, finalement :

- un ado qui montre des signes d’agressivité face à certains (profils de) chiens, ce n’est pas grave, tant que cela ne se généralise pas,

- un ado qui a eu une éducation bienveillante et réflexive, basée sur l’auto gestion émotionnelle, a de meilleurs chances de rester adaptable et socialement correct, même s’il ne reste pas profondément sociable,

- un ado qui ne se gère pas dans ses contacts (pour le moment) a besoin qu’on gère pour lui, donc d’un humain de confiance lui ayant appris les vrais essentiels.