Avoir un "donne" à tout épreuve

& éviter la protection de ressources

    Quand on ramène un chiot à la maison, on se retrouve assez vite à devoir courir après le poilu ayant chapardé quelque chose qu’il ne fallait pas, comme vos chaussettes, un tapis, le doudou des enfants… Les premiers jours, il vous laisse lui reprendre l’objet sans trop de mal, éventuellement en lui ouvrant la gueule. Assez rapidement néanmoins, le chiot ne vous autorise plus à approcher suffisamment pour lui retirer ce qu’il a volé et court partout dans la maison, à moins que vous lui fassiez suffisamment peur à distance pour qu’il laisse tomber l’objet, ce qui ne semble pas très souhaitable dans une optique d’éducation positive, sauf en cas d’extrême urgence.

     Peut-être que vous devrez batailler avec lui pour le faire lâcher jusqu’à son jouet.

    Et avec un peu de (mal)chance, il pourra s’enfuir ou émettre un petit grognement quand il trouvera quelque chose à manger et que vous vous en approcherez, voire défendra sa gamelle ou la friandise que vous lui aurez donné peu de temps en amont, alors même que vous n’aviez aucune intention de la lui reprendre.

     Tout ceci implique que le jour où votre chien échappera à votre vigilance, chez vous ou en balade, et tombera sur quelque chose d’attirant et de potentiellement dangereux pour lui (comme un os cuit ou une bestiole morte – peut-être empoisonnée ?), vous ne pourrez rien faire et serez juste obligés de croiser les doigts pour que rien de mal ne lui arrive, car il s’empressera sûrement d’avaler sa trouvaille de peur que vous la lui voliez, ou il ne le fera pas mais vous irez au conflit, avec un risque de morsure et de perte de confiance mutuelle.

 

     On a longtemps dit que le chien devait accepter que l’humain mette, dès chiot, sa main dans la gamelle, voire la lui retire. Qu’en le faisant dès son arrivée, on lui apprenait à tolérer cette manipulation et donc à ne pas réagir à l’approche humaine. Surtout que, chiot, il n’y a pas réellement de risque, en théorie. Effectivement, si le petit rebelle grogne et se fait houspiller de suite, il est fort probable qu’il ne recommence pas – en tout cas avec vous, en tout cas pendant quelques mois.

     Au delà du fait qu’on est censé être en train d’instaurer une relation de confiance et qu’en procédant ainsi on est plus une menace qu’autre chose, c’est risqué, en réalité. Car sanctionner un grognement, c’est expliquer au chien qu’il ne faut pas agir de cette façon, que c’est inutile voire néfaste. Donc le jour où un enfant passera un peu près, que le chien sera nerveux mais que le petit humain ne pourra absolument pas lire cette tension, il aura de grandes chances de se faire mordre.

     Gronder un grognement, c’est empêcher le chien de fournir un précieux signal de communication très clair pour tous. Même un jeune enfant peut apprendre que lorsqu’il entend ce son, il faut s’éloigner du chien. Grogner, ce n’est pas mal. Voyez plutôt son avertissement comme un moyen préventif : « je ne suis pas à l’aise dans cette situation ; si on ne m’en sort pas, je pourrais intervenir autrement... »

     Vous et votre famille êtes son groupe, son cercle de confiance, qu’il doit respecter mais que vous devez aussi respecter. Pourquoi devrait-il se tenir à distance de votre assiette, de votre table, alors que ce que vous détenez est nettement meilleur que ces croquettes – son odorat le sait – mais par contre se soumettre à votre volonté de trifouiller dans son assiette quand bon vous semble ? Si vous considérez que le chien est un inférieur qui ne devrait pas moufter, alors OK, je ne risque pas de lutter contre cette vision des choses. En revanche, si vous le voyez comme un être à part entière de la famille, bien que ce soit un chien, un individu d’une autre espèce mais qui comme vous a des humeurs et des émotions, un passé avant de débarquer chez vous et un caractère propre, alors il n’y a aucune raison que le rapport à la nourriture ne soit pas le même : tu respectes mon repas, je respecte le tien.

     Pour autant, cela ne signifie pas qu’on ne peut pas lui enseigner, plus intelligemment, que l’humain ne convoite pas sa gamelle et que les diverses approches, même au plus près quand il mange, ne représentent pas un danger.

=> régulièrement, donnez-lui une gamelle ne contenant pas toute la ration qu’il aurait dû avoir et, après lui avoir posé son repas et pendant qu’il mange, rajoutez-lui le reste de sa ration. Vous pouvez aussi éventuellement passer et lui déposer quelque chose de meilleur encore que ses croquettes dans la gamelle, comme un morceau de jambon ou de fromage. S’il n’a pas l’air de se tendre ou de se dérober sous votre main, vous pouvez également lui faire une caresse rapide et discrète juste après l’ajout dans sa gamelle.

    En procédant ainsi, le chiot apprend, et sans risque de conflit, que lorsque l’humain s’avance alors qu’il est en train de manger, c’est plutôt bon signe ; il n’aura aucune raison d’être hostile aux déplacements autour de son écuelle. Il pourra dans le même temps être (partiellement) désensibilisé à un éventuel contact de jeune enfant qui échapperait à votre vigilance, même si, j’insiste : un enfant ne devrait jamais déranger un animal occupé (à manger, boire, dormir, mâchonner, jouer…).

 

      Et pour ce qui est de rendre alors ?

    Rien de bien compliqué. D’abord, on évitera à tout prix de courir après le chiot pour récupérer son dû. Vous avez de grandes chances que le loustic trouve cela très amusant et recommence à chaparder cet objet – ou autre chose – simplement pour le plaisir de vous voir courir derrière lui.

=> faites du troc ! Surtout si l’objet emprunté est dangereux : on ne panique pas, on récupère le premier aliment potentiellement appétent qui nous tombe sous la main et on va le présenter devant le nez du chiot. Pour le manger, il sera obligé de lâcher et vous pourrez discrètement récupérer votre bien. Ce sera l’occasion de le féliciter et de renforcer l’action en disant « donne » une fois qu’il aura laissé l’objet de côté.

 

      Et comment cela se passe s’il a trouvé quelque chose de réellement attrayant en extérieur, comme un os ou un animal mort ?

     Si vous avez travaillé convenablement sur des objets plus neutres comme vos chaussettes, le chien n’appréhendera pas votre approche. En revanche, il pourra être réticent à rendre, même avec une bonne friandise sous le nez. Tout simplement parce qu’il jugera certainement que sa trouvaille en vaut vraiment la peine mais, surtout, il est à cet instant persuadé que s’il vous le rend, il n’en reverra plus la couleur, alors il est hésitant ou choisit de s’éloigner avec sa découverte. Parce qu’il n’a pas tort ! Si vous lui reprenez quelque chose en balade, c’est pour l’empêcher de le consommer, alors autant fuir !

     Pour éviter cela, il faut montrer à votre chien, au quotidien, que ce n’est pas parce que vous récupérez quelque chose que vous le lui retirez pour de bon.

=> Commencez sur une friandise à mâcher assez peu appétente (une corne plutôt qu’un sabot plutôt qu’une oreille, en gros). Vous lui donnez l’objet et le laissez rogner quelques minutes. Puis vous prenez un met nettement plus attirant en odeur, comme un bout de viande ou de saucisse fumée, et vous lui laissez le choix : tiens, tu ne préfères pas ça ? Comme l’odeur est attirante, que la friandise dans votre main peut être consommée très rapidement contrairement à ce qu’il était en train de rogner ou mâcher sans parvenir à détacher réellement des morceaux conséquents, il devrait lâcher prise. A ce moment-là, pendant qu’il avale celle que vous lui tendiez, vous récupérez avec lenteur sa friandise à mâcher et vous la lui rendez/reposez immédiatement. Dans ce contexte, pourquoi se braquer face à votre approche ou même refuser de lâcher prise puisque cela amène une friandise et aucune privation ?

     En procédant ainsi très régulièrement, dans la maison et votre jardin, vous désensibiliserez votre chien face à ce genre de situations et, le jour où vous aurez réellement besoin de lui reprendre ce qu’il aura trouvé sans le lui rendre, il vous laissera faire sans problème.

     Voici une vidéo de Nagg me ramenant à plusieurs reprises un os cuit de jambon, donné pour nettoyer les restes de viande, pas être consommé. En lui demandant plusieurs fois de me le rapporter et en le lui rendant à mon tour, la fois où j’ai voulu le reprendre pour de bon, Nagg l’a fait de bon cœur – et elle a été félicitée avec davantage de friandises pour ne pas se sentir dupée.

 

    Dans le même esprit, quand elle trouve quelque chose en balade, je lui demande de me le ramener et, le plus souvent, comme ça ne risque rien (laine de mouton qu’elle trimballe, campagnol chassé dans le champ…), je le lui rends au moins une fois pour quelques secondes avant d’éventuellement m’en débarrasser (pour les animaux morts notamment).

 

      Pour le jouet, vous pouvez procéder de la même façon, au moins dans un premier temps

     La démarche d'avoir à répéter pour se faire entendre n'est pas la bonne ; c'est que l'animal est déjà en conflit avec nous (notre volonté en tout cas) et finit (ou non) par céder. Alors on oublie les « donne, donne, tu donnes, tu doooonnes... » parce que cela ne fait que nuire à notre crédibilité de leader et peut également nous agacer - à tort. Sachez qu’un chien, même passionné de tire-tire, peut rendre n'importe quoi en étant ravi de le faire.

      Travail de base : apprendre au chien que quand on joue, il peut tirer, et que quand on ne joue plus avec lui, il faut lâcher.

     Le plus simple pour commencer, c'est via le leurre à la friandise, comme pour les objets volés. On a joué (fort, de façon crédible, en parlant, en bousculant, en grognant si on veut, comme un congénère le ferait pour s'impliquer dans le jeu, montrer qu'il participe) puis on décide qu'il est temps de récupérer, alors on ne tire plus puis on colle une friandise au nez. Normalement, le chien rend instantanément pour manger la récompense. S'il ne lâche pas facilement alors qu'on la lui met si près de la truffe, c'est qu'elle manque d'appétence (à son goût). On rejoue dès que la récompense est avalée, pour que tout lui semble profitable dans le fait d'avoir lâché l'objet. S'il ne veut plus jouer (préférence possible de la nourriture), on range tout, sans rien donner d'autre, pour recommencer plus tard.

    Si le chien est toujours aussi motivé à tirer après plusieurs séquences « jeu – « donne » consenti et même choisi », au moment ou l'on veut ranger le jouet, on donne plus de friandises en compensation.

    Progression : travail sans friandise (possible dès le début, en parallèle avec la première méthode, sur un chien qui n'est pas trop passionné par ce type de jeu).

     Après demande de prise en gueule du jouet, on joue fort, comme pour la première méthode. Puis lorsqu'on veut récupérer, on fait silence ; il n'y a plus de traction, ni même de tension, on suit le chien s'il tire. Et on attend qu'il lâche, volontairement. Le temps qu'il faut. Si vraiment cela met des minutes entières, quelqu'un d'autre peut le distraire, l'air de rien (manipulation d'un paquet de chips, objet qui tombe etc.) ou on peut essayer de simplement dire son prénom doucement, d’un ton interrogatif, pour essayer de capter son attention différemment. Quand le jouet est relâché, on rejoue immédiatement, pour que le chien comprenne que son intérêt est de rendre rapidement, à partir du moment où on ne participe plus au jeu, car il préférera toujours un partenaire réel (mobile, bruyant), qu'un boulet à se traîner et qui l'empêche de secouer correctement son jouet.

 

     Et si votre chien est déjà en situation de protection de ressources ?

    Je parle de chiens qui grognent déjà sur l’humain quand on s’avance vers la gamelle ou vers lui alors qu’il mordille quelque chose. Cela peut-être un jouet, une friandise ou n’importe quoi qu’il se sera accaparé, comme le canapé de la maison…

Note : la protection de ressources, quand elle est intense au point de défendre un lieu dans la maison, un passage, toute une zone autour du panier ou autre, est le signe que quelque chose cloche. Peut-être que le chien est un anxieux maladif qui se rassure en se donnant un rôle de « protecteur », peut-être que c’est un chien en manque d’activités (intelligentes) qui cherche à compenser son inaction, peut-être c’est un chien avec un petit caractère à qui vous aurez laissé la main dans la gestion du quotidien, parfois sans le vouloir, et qui, parce qu’il est perdu (bah oui, des fois vous exigez qu’il obéisse et d’autres il fait tout comme il veut, allez comprendre), il cherche toujours à savoir où sont les limites. Ce qui est sûr, c’est que :

  • ce n’est pas de la dominance

  • c’est grave (ou ça va le devenir)

  • il faut se faire aider par quelqu’un de compétent (qui n’essaiera pas de soumettre votre chien)

  1. Avant tout, donc avant de penser à récupérer quoi que ce soit, il faut montrer au chien que nous ne sommes pas une menace pour « son » bien. Donc, sans s’amuser à se rapprocher de la source posant problème quand on entend grogner, on ignore prodigieusement les grondements et après un temps d’arrêt, bien droit, le regard détourné, on vaque à ses occupations.

  2. Afin de pouvoir gagner du terrain, on pourra lancer quelques friandises près de lui quand on passe et qu’il joue/mâchonne (s’il n’a pas grogné). L’idée est de pouvoir en venir à la scène décrite plus haut : l’humain tendant une récompense alléchante que le chien pourra choisir de prendre – ou pas ! - avant de se remettre à s’occuper de l’objet.

  3. On cherchera petit à petit à avoir du contact avec l’objet en donnant plusieurs friandises : on avance la main puis on touche puis on attrape sans ramener vers soi, puis on ramène vers soi. Sur plusieurs jours, évidemment. Le tout est de ne pas braquer le chien et de ne pas aller trop loin s’il n’est pas à l’aise avec un agissement.

  4. Pour ce genre de chien, on ne déposera pas le surplus de la nourriture directement dans la gamelle mais plutôt à côté, à une distance qui ne déclenche pas les grondements. L’objectif sera de pouvoir aller les déposer dans la gamelle, après quelques jours ou semaines, selon la gravité des cas.

     Si, pendant le processus rééducatif, vous avez réellement besoin de récupérer quelque chose, feintez : prenez des friandises appétentes et l’air de rien, à distance, jetez en une près du chien, puis une autre, puis une autre, puis une autre mais de façon à ce qu’il ne puisse pas rester à la place où il gardait l’objet et aller ramasser la friandise. Il va donc se lever, s’il la juge assez goûteuse. Il est possible que la première fois, il emporte ce qu’il détenait pour aller manger mais, à force, il le perdra de vue et suivra le sentier tracé par les leurres jetés. Ce qu’il faut, c’est arrivé à faire s’éloigner suffisamment le chien de ce qu’il défendait pour pouvoir le reprendre sans risque.

     En ce qui concerne la protection de ressources entre chiens, tant qu'ils s'agit de réactions modérées entre chiens équilibrés, je ne vois pas le mal. Sur la photo en arrière plan (celle sur laquelle vous avez cliqué pour arriver ici), Nagg est en train de communiquer à Guenji que ce qu'elle mange est à elle et qu'elle ne la laissera pas le lui voler (elle est tendue, au dessus de sa ressource, les yeux fixés sur elle). Bon, de fait, Guenji n'aura jamais l'idée de piquer quoi que ce soit à sa petite soeur ; elle était simplement venue se coucher sur le tapis, elle aussi, sans aucune autre intention. Nagg a réagi, comme on entrait dans son espace et qu'on se rapprochait de son bien, par précaution, juste pour prévenir qu'il ne fallait pas aller plus loin. Un autre chien serait sans doute parti, pour ne pas risquer de représailles, mais Guenji la connaît et savait parfaitement qu'il n'y avait aucun danger à s'installer, tant qu'on la laissait manger tranquille.

     Bref, un chien qui a l'air d'agresser un congénère pour le tenir à distance de sa nourriture ou de sa balle ne me pose pas problème, tant que les deux se respectent : mise à distance rapide, non violente, contrôlée, avant un retour à la ressource pour le détenteur de l'objet ; réaction de stabilisation ou d'éloignement immédiat du second, qui ne reviendra pas à la charge, même quelques minutes plus tard.

     En revanche si vos chiens pourraient se battre quand vous distribuez des récompenses ou sont incapables de manger dans la même pièce à bonne distance sans se laisser tranquille l'un l'autre, cela vaut le coup de demander de l'aide.

    Par ailleurs, de mon point de vue, si votre chien a des réactions quand on s'approche de vous est qu'il est en laisse ou quand il est sur vos genoux, ou bien cherche à tout prix à s'immiscer quand vous avez du contact avec quelqu'un d'autre, de la famille ou non, la situation est également problématique.

 

En résumé

  • Si votre chien rend mal, c’est que vous lui avez appris que ce n’est pas intéressant de le faire => on renverse la tendance.

  • Comme pour tout, c’est un enseignement progressif ; il est évident qu’on ne peut pas espérer que le chien nous rende/donne tout content un os cuit alors qu’on n’a pas travaillé sur son jouet ou sur un met moins appétent et/ou rare.

  • La protection de ressource peut être un symptôme d’autre chose et n’est pas à négliger. Pour vous en prévenir, travaillez autant que possible sur les émotions du chien, pour qu’il soit stable et n’ait aucune raison de surréagir, tout en instaurant un cadre de vie clair où vous et votre famille êtes les leaders (des personnes de confiance, sensées et dont l’autorité sous-jacente et respectueuse ne saurait être remise en question).

  • Cet apprentissage acquis et couplé au « tu laisses », vous aurez le confort de ne jamais avoir à vous inquiéter pour les vols divers et aurez la certitude d’être en capacité de récupérer n’importe quel objet d’intérêt pour le chien.

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