L’insulte du chien obéissant

ou l’éducation vue sous un autre angle

     Je me souviens du temps où, dans la rue, je croisais, avec mes chiennes en liberté, des personnes qui s’exclamaient « oh ils sont obéissants ceux-là ! », le regard admiratif, voire envieux. Je me souviens que je continuais d’avancer en souriant, après un timide « merci » quand on s’était directement adressés à moi ; que je repartais l’ego gonflé, fière de l’éducation de mes filles qui, elles, poursuivaient leur chemin sur le trottoir, impassibles.

     Les mêmes mots aujourd’hui n’ont plus du tout le même effet sur moi. La dernière fois qu’on les a prononcés, j’étais devant ma grange à discuter avec de la famille éloignée qui voulait voir les travaux effectués depuis mon emménagement. Je n’ai même pas dit « merci ». J’ai dû serrer les dents, baisser les yeux quelques secondes, caresser machinalement la tête de Pilou et forcer un sourire poli. Retenir un « et tu le sais comment Gertrude ?! J’ai rien demandé ! », aussi. Bon, Gertrude, c’était affectueux. Enfin presque ^^

     Evidemment que je ne bouscule pas verbalement les gens alors qu’ils pensent me faire un joli compliment. En revanche, je prends un malin plaisir à rebondir sur le propos quand des clients – me connaissant suffisamment, hein – me racontent, tout heureux, que pour la première fois ils ont rencontré des personnes ayant encensé « l’obéissance » de leur chien.

     « Moi, je l’aurais mal pris ».

     Visages subjugués. Elle a fumé quoi, l'éduc, aujourd'hui ?!

 

Pourquoi une insulte ?

     Il n’y a pas d’obéissance sans demande. Sans ordre, je dirais même. D'abord, pourquoi « vanter » ladite obéissance de chiens qui sont tranquilles autour de nous ? Pourquoi ces termes, dans le cas exposé, alors que je n’avais rien dit du tout à mes chiens ? Parce qu’en y réfléchissant bien, on est rarement complimentés sur le fait que Médor ait bêtement obéi, au quotidien, mais plutôt sur une attitude globale, une sérénité ou une neutralité de l’animal qui mène sa petite vie sans ennuyer personne. Et c’est dommage de faire cette confusion, parce que l’humain finit par se tromper de combat.

    L’obéissance, c’est une insulte. C’est une insulte parce que ce concept, c’est la mort de la réflexion puis de la personnalité de nos compagnons.

     Comment savoir si un chien sait réellement se comporter avec ses congénères si à chaque fois qu'il en voit un, je lui demande de s’asseoir et de ne pas bouger ? Comment savoir s’il agira convenablement avec les invités dans la cour si je le prive de contact à l'humain en le harcelant de « assis » à distance ? Comment savoir ce que fera le chien à tendance réactive exceptionnellement en libre, si j’ai besoin de le tenir et de le contenir à coups de « pas bouger » quand une voiture ou un cycliste passe ? Comment être sûr qu’il s’arrêtera bien au passage clouté le jour où je serai un peu moins attentif, si je suis constamment derrière à lui répéter des « stop, tu attends, pas bouger » dix mètres avant le croisement ?

     Bref, le contrôle permanent inhibe le chien, ne laisse entrevoir aucune réaction « brute » ; impossible d’évaluer son éducation, sa vraie éducation. Peu à peu, la volonté d’obéissance éteint la personnalité ; en tout cas, elle la violente tous les jours, ce qui est moralement discutable. Je le sais, parce que j’ai eu le chien obéissant par excellence : Guenji.

    Un chiot qui ne faisait que me regarder à « l’école » au milieu des autres, qu’on prenait en exemple pour montrer les exercices car tout semblait évident avec elle. Un grand bébé de cinq mois dans le groupe des adultes et capable de se concentrer bien plus longtemps que le reste des chiens, fermé dans sa bulle avec moi. Un toutou d’agility et d’obéissance appliqué. Un modèle en balade, faisant abstraction de tout, sauf de sa « maman ». Des rappels impeccables dont je n’avais pas besoin puisqu’elle me surveillait constamment. Une maîtrise totale sur le jeu, jusqu’à pouvoir jeter des balles sur la route - à force de « non ! » dès qu'elle allait traverser - et la regarder attendre l’autorisation d’aller les récupérer, sur le bord du trottoir.

     Ça vous fait rêver ?

     Et si je vous disais que lorsqu’on arrive à un croisement et que je lui propose de choisir où l’on va, elle attend, elle me regarde ; elle est incapable de proposer une direction ? Elle vient se cacher derrière moi si j’insiste, par inconfort. Que lorsque je pose des friandises à mâcher au sol, elle me regarde encore et n’ose pas en choisir une ? Qu’elle a tellement de volonté de me faire plaisir qu’elle est capable de se forcer à aller avoir une interaction avec un congénère qu’elle ne veut pourtant pas voir ? (ce qui risque de dégénérer, du coup). Que pour être à nouveau félicitée, elle peut proposer et répéter un comportement devenu inadapté sur le moment (par exemple, chercher à stopper toute interaction entre deux chiots alors que celle-ci est maintenant saine) ?

    Vous en rêvez toujours ?

    Si oui, on ne sera pas amis, je vous le dis.

    J’ai cassé ma chienne. Pendant des années. En la branchant sur moi, en souhaitant qu’elle ne se préoccupe pas des autres chiens, en ne tolérant aucune désobéissance, en l’encadrant de toute part, j’ai construit un parfait chien de compagnie docile, agréable et bon pour l’ego, mais j’ai en partie brisé sa personnalité, sa sociabilité aussi, et même motivé une certaine réactivité. C’est quelque chose que je regrette de plus en plus, alors même que, progressivement, elle devient capable de choisir un jouet, un itinéraire, une récompense. Qu’elle ose dire « merde » à un chien sans aucune approbation ou désapprobation de ma part. Qu'elle semble un peu plus sociable en balade. Que son rappel est un peu moins parfait, puisqu'elle s'intéresse à l'environnement. Mais je peine encore à démêler ce qu’elle fait pour elle ou dans l’espoir de me faire plaisir. Un vrai casse-tête.

 

     « Qu’il est obéissant ! » n’est donc plus un compliment, puisqu’il cache forcément une sorte de « qu’il est chouette votre être-vivant robotisé aux facultés d’adaptation limitées si pas inexistantes ! ».

     Vous autres dites « qu’il est obéissant ! », vous pensez bien « qu’il est obéissant ! » d’ailleurs, mais j’entends « qu’il est asservi, morose (voire un peu con) ». Et soyons honnête, personne ne rêve d’entendre que son chien est idiot et/ou écrasé par le poids des commandements humains.

 

 

Le choix de l’éducation (contre l’obéissance bête et méchante)

     L’éducation ne devrait pas être l’obéissance, en aucun cas. Pourtant, la première chose qu’on veut que le chiot apprenne, c’est « assis ». On le martèle ; c’est à peine si on laisse le bébé se rendre compte qu’on s’adresse à lui que le mot est déjà sorti trois fois. Or vous voulez un scoop ? Un chien peut mener la plus tranquille des vies (et vous avec) sans que vous n’ayez jamais ordonné ce comportement.

     Quand vous demandez « assis », c’est que vous cherchez à canaliser, à concentrer, souvent dans les moments où vous sentez que vous perdez pied, que le chiens s’excite et ne fait plus ce que vous attendez de lui. La première fois, quand il s'agite pour avoir sa gamelle. Puis quand il va sauter sur les invités. Quand il veut se jeter sur le joggeur. Quand il tire comme un forcené sur sa laisse. Sauf que… si votre chien attendait sagement sa gamelle, ne cherchait pas à sauter sur les invités ? S’il ignorait prodigieusement les joggeurs ? S’il ne tirait pas en laisse ? Vous lui demanderiez de s’asseoir dans les mêmes situations ? Je suis prête à parier que non.

     Eduquer, c’est justement chercher à éviter l’obéissance aveugle. A enseigner les comportements souhaités au travers de la banalisation et de la cognition. Eduquer, c’est motiver l’intelligence, faire surgir les capacités d’adaptation ; on y parvient très facilement en mitraillant de récompenses les propositions qui nous arrangent, au lieu de toujours leurrer et donner des ordres.

     Le chien éduqué a finalement très peu besoin qu’on lui ordonne des choses, car il a très peu besoin qu’on lui parle pour savoir comment agir. Il a été confronté à tout un tas de situations qui l’ont fait grandir et dont il a tiré des conclusions pour toujours mieux interagir avec son environnement.

 

     Pour autant, le chien idéal n’existe pas. D'abord, parce que tout le monde a des jours sans. Des instants où les émotions prennent le dessus, même si c'est regrettable à ce moment-là. En partant de ce principe, vous avez beau avoir renforcé le calme, la non-réaction au mouvement, au travers de divers exercices et jeux, lorsqu’un chevreuil déboule sous ses yeux (à moins d’être confronté à cette situation très régulièrement et de façon prévisible, ce qui permettrait de la travailler), le chien va se « déclencher » : il veut partir derrière – il reste un prédateur, génétiquement. Et c’est ici qu’un peu d’obéissance est souhaitable, pour que le chien renonce à l’aide d’un « stop » ou d’un rappel ou d’un « tu laisses ». Mais l’obéissance devrait rester un dernier recours, quelque chose d’anecdotique. Un concept suffisamment rare pour que le chien soit percuté par cette demande soudaine, brisant son quotidien très zen et souvent silencieux.

     Je dirais que la seule commande qui devrait être obéie systématiquement, c’est celle du rappel, car elle sécurise tout le monde. Cela n’empêche pour autant pas de nuancer, au quotidien. Par exemple, de proposer un retour, en s’accroupissant silencieusement, ou en tournant le propos sous forme de question : « tu veux venir ? » Ici, le chien pourrait dire « non » et s’exprimer pleinement, tout en restant capable de répondre positivement à un véritable rappel.

     Finalement, l’obéissance pallierait aux ratés éducatifs. Elle viendrait sauver les meubles, amener le chien à prendre une autre décision. Selon moi, elle ne devrait pas servir plus que ponctuellement.

 

     Sachez par ailleurs que plus votre chien est émotif (irritable, excitable, stressé…), plus vous avez de chance de faire croître son émotivité en vous battant contre elle à coup de commandes déraisonnables. Pensez-vous vraiment que le chien que vous tenez en laisse courte, et à qui vous répétez des « assis » alors qu’il entend la voiture arriver, est dans un bon état d’esprit pour ne pas réagir au passage du véhicule ? N’avez-vous pas plutôt l’impression que vous êtes en train de le préparer à réagir en augmentant son excitation avant même que « l’événement » ne survienne ? Pour ne parler que de la réactivité, ce n’est pas pour rien si assez souvent, quand une autre personne prend la laisse et la maintient détendue, toutou ne réagit plus. C’est juste que cette personne n’a pas préparé la réactivité - ce qui n’empêche pas pour autant de se tenir sur ses gardes, pour protéger le chien et ne pas créer d’accident, en cas de réaction.

     En fin de compte, éduquer, c’est faire découvrir et banaliser beaucoup plus que contrôler et amener (positivement ou non) à obéir. Si vous travaillez sur ses émotions en parallèle, le chiot qui côtoie très régulièrement (et de façon détendue !) les voitures, les vélos, d’autres chiens, des enfants, des chats, des moutons, des camions, bref, tout ce à quoi il risque d’être confronté durant sa vie, n’a pas de raison de se « brancher » sur ces éléments puis de réagir.

     Le chien obéissant demande à l’humain de toujours surveiller pour être prêt à « dégainer » et contrôler. Le chien éduqué réagit tout aussi bien, voire beaucoup mieux car sereinement, face à la situation, sans demander à son humain de lui imposer quoi que ce soit : il sait que c’est ce qu’il faut faire (parce que c’est intéressant pour lui).

    Le chien obéissant peut émerveiller mais il est comme asservi. Le chien éduqué, plus discret, fait (ou ferait) tout autant d’envieux, tout en étant davantage respecté en tant qu'être-vivant sensible et intelligent.

 

 

Et concrètement, comment ça fonctionne ?

     Ce n’est pas parce que votre chien n’a pas appris à obéir à « assis, couché, pas bouger, au pied » qu’il ne sera pas capable de proposer des « assis » près de vous quand vous faites une halte en balade, de se coucher à sa place après avoir salué poliment les invités, de vous attendre devant la boulangerie sans chercher à entrer ni se disperser en votre absence, ou de marcher à vos côtés, les yeux dans les yeux. Au contraire, soyez en sûrs. Car le chien éduqué dans la proposition, dans le renforcement positif de ses actions conscientes, a une volonté de fer quand il s’agit de trouver ce qui déclenche la récompense (= son plaisir, et par extension le plaisir humain).

     Alors lâchez prise.

     Observez. Juste le quotidien.

     Regardez votre chien. Regardez-le vraiment.

     Composez avec lui, son caractère, ses besoins propres, pour qu’il se dévoile et puisse vous donner le meilleur de lui-même.

     Ne considérez plus qu’il vous doit ce qui vous semble convenable.

     Ne guettez pas les erreurs pour les punir ; faites en sorte qu’elles surviennent le moins possible.

     Ne cherchez plus à corriger les « fautes », mais anticipez pour enseigner à ne pas les commettre.

     Mettez-le en situation de réussite, en adaptant la qualité de vos récompenses et les distances face aux stimuli de la vie.

     Laissez le proposer, se servir de son intellect, analyser puis faire un choix…

     Et récompensez !

     Je vous laisserai avec des exemples de situations banales, pour visualiser :)

 

Cas n°1 : apprendre au chiot à se mettre en sécurité quand une voiture arrive

     On oublie le schéma…

❌ « je vais vite le rattraper pour remettre/récupérer la laisse puis je le tire sur le côté. » parce que, certes, vous ne demandez rien, mais le chiot subit complètement vos actions et c’est un coup à créer une peur des véhicules, voire une réactivité (car au lieu de banaliser ou rendre agréable la situation, vous mettez l’animal sous pression).

❌ « je raccourcis la laisse et je martèle des « assis », « pas bouger », « non, pas bouger » en serrant de plus en plus le chien près de moi à mesure qu’il se fait remuant. »

     On part plutôt sur...

✅ « je rappelle/invite à revenir vers moi et je me mets à distribuer des récompenses pour que le chiot choisisse de rester concentré sur moi pendant le passage de la voiture. Il pourra être assis, debout ou même couché ; je cherche juste sa concentration. S’il a une laisse ou longe, je mets le pieds dessus, si l’idée d’une écart m’angoisse, mais en aucun cas le chiot ne devra sentir la tension du lien s’il choisit de rester en place. Puis je libère verbalement. »

✅ « je rappelle et félicite mon chien de son retour par une poignée de petits friandises dispersées aux sol ; ainsi, le chien ne se préoccupe pas du tout du véhicule, il reste à proximité et peut même faire une association positive entre le bruit du moteur et les récompenses. »

✅ « je conditionne le mot « voiture » au fait de se ranger sur le bas côté le plus proche, avec ou sans clicker, par le jeu ou la nourriture. Avec le temps, il associera même le bruit de moteur à l’action d’aller se placer sur le côté et le mot ne sera même plus nécessaire ».

 

Cas n°2 : apprendre au chien à ne pas (mal) accueillir les invités

     On oublie :

❌ « je le retiens par le collier tout en tenant la porte alors qu’il s’étrangle à moitié, d’autant plus que, quand je finis par le lâcher, il saute sur tout le monde malgré mes « non, assis ! » alors je m’agace et finis par l'isoler. »

❌ « je lui ordonne d’aller au panier en insistant lourdement et je répète « pas bouger » d’une façon menaçante pour qu’il ne sorte pas pendant que les gens rentrent (surtout qu’il va finir par sortir à la moindre inattention et que je ne prendrai sûrement pas le temps de le reconduire à sa place pour recommencer) ».

     On part plutôt sur…

✅ « j’apprends que quand on toque/sonne à la porte, il faut filer au panier pour avoir une friandise (sans ordre !) et je le récompense tant qu’il y reste. Je demanderai aussi à mes invités de l’ignorer prodigieusement s’il allait dire bonjour avant que je ne sois d’accord ».

✅ « j’équipe mon chien avec son harnais et une laisse fine avant l’arrivée des invités, de manière à récupérer sa laisse au moment où les gens vont rentrer et je le retiens, à distance des invités, SILENCIEUSEMENT, jusqu’à ce qu’il propose un comportement calme. Quand il s’apaise, je libère. S’il saute, je récupère et recommence ».

✅ « avant l’arrivée des personnes, je lui donne une friandise à mâcher qu’il a rarement ou bien un tapis de léchage avec une mixture très appétente dessus. Je la pose une minute avant que les gens ne rentrent et, même si mon chien choisit d’aller dire bonjour, ce sera court et peu intense car il préférera retourner à son occupation alimentaire »

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